« Salah Hamouri mérite-t-il de mourir ? »

Posted on décembre 22, 2011

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C’est cette question indigne d’un journaliste professionnel qu’Amos Lerah s’est posé dans un article à charge posté sur le site web très pro-israélienJSSnews. En effet, selon certains, Salah Hamouri aurait confié à deux journalistes de Reuters que « Le rabbin Yossef Ovadia mérit[ait] la mort. »”.En toute honnêteté, ma première réaction a été de me dire qu’au fond, toute la polémique concernant la culpabilité du franco-palestinien avait été vaine… Mais bien vite, je me suis dis que c’était bien facile, et que cela méritait d’être vérifié. Qu’en est-il vraiment ? De quoi cela est-il révélateur ? 

Toute cette histoire est donc partie d’une dépêche Reuters, aujourd’hui supprimée, mais dont on distingue par le titre de l’url (« israeli-rabbi-deserves-death—ex-palestinian-prisoner  ») la contenance. L’information a tout de suite été reprise, comme un seul homme, par les media pro-israéliens et les blogueurs : Guysen TV,YnetnewsIsrael 7Desinfos.com qui se dit « libre d’accès et gratuit pour vous donner une véritable information sur Israël  » (sic), Actualité-israel.com,nosnonditsbouclierdamourlouyehi

Je m’intéresserai tout particulièrement à l’article rédigé par JSSnews, qui m’a profondément choqué. Morceau choisi :

« A la grande différence du franco-israélien relâché il y a quelques semaines (Shalit) qui avait appelé à faire la paix, le Franco-Palestinien lance donc un appel au meurtre. Hamouri, membre du mouvement terroriste Front Populaire pour la Libération de la Palestine (FPLP), a finalement avoué dans une interview publique avoir voulu assassiner Ovadia Yossef, en compagnie de deux complices. Toute la propagande anti-israélienne et pro-palestinienne, toutes les larmes de sa mère, tous les messages politiques de ses supports n’étaient donc que de très gros mensonges. Et tout le monde le savait. Sauf ceux qui acceptaient naïvement de les écouter !

Denise Hamouri-Guidoux, sa mère, peut-être fière d’avoir mis au monde un assassin en puissance. Dans un Moyen-Orient qui n’en manque déjà pas, il ne manquait plus que lui pour mettre le feu aux poudres !

Hamouri qui se rendra en France dans les prochaines semaines, à Paris et Bourg-en-Bresse, souhaite remercier tous ceux qui ont milité pour sa libération. Mais si certains vont faire la fête, qu’en sera-t-il de tous ceux qui ont été bernés, le croyant vraiment innocent ? Le croyant chétif et malade alors qu’il a pris 6 kg depuis son incarcération. Une chose est sûre : si, pour Hamouri, le Grand Rabbin Yossef mérite de mourir… Pour bien des Israéliens c’est Hamouri qui mérite de mourir.  »

Cher confrère, j’ai beau être tout nouveau dans le métier, mais je me demande si vous avez déjà lu la Charte de Munich, qui recense les devoirs du journaliste :

1. Respecter la vérité, quelles qu’en puissent être les conséquences pour lui-même, et ce, en raison du droit que le public a de connaître la vérité
2. Défendre la liberté de l’information, du commentaire et de la critique
3. Publier seulement les informations dont l’origine est connue ou les accompagner, si c’est nécessaire, des réserves qui s’imposent  ; ne pas supprimer les informations essentielles et ne pas altérer les textes et les documents
4. Ne pas user de méthodes déloyales pour obtenir des informations, des photographies et des documents
5. S’obliger à respecter la vie privée des personnes
6. Rectifier toute information publiée qui se révèle inexacte
7. Garder le secret professionnel et ne pas divulguer la source des informations obtenues confidentiellemen
8. S’interdire le plagiat, la calomnie, la diffamation, les accusations sans fondement ainsi que de recevoir un quelconque avantage en raison de la publication ou de la suppression d’une information
9. Ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire oudu propagandiste ; n’accepter aucune consigne, directe ou indirecte, des annonceurs
10. Refuser toute pression et n’accepter de directives rédactionnelles que des responsables de la rédaction.

Je laisse l’opinion publique juger votre entreprise pamphlétaire au prisme de ces éléments. Et je vous laisse seul juge de l’attitude à adopter face à vos erreurs.

Fin de la parenthèse éthique.

Avant de revenir plus en détail sur l’éditorial publié le 20 décembre par Richard Prasquier sur le site Internet du CRIF (Conseil Représentatif des Institutions juives de France), je développerai une petite réflexion sur cette institution qui me semble essentielle à la compréhension de la problématique.

Mentionnons d’abord un journaliste pacifiste israélien, qui critique la pseudo représentativité de ceux qui parlent au nom des juifs. Michel Warschawski, est entre autre connu pour sa tribune « Non, non et non ! Pas en leur nom, pas en notre nom ! publiée en 2009, qui n’a pas eu l’écho qu’elle méritait. On pouvait notamment y lire : « Ensemble, avec des dizaines de milliers d’autres juifs, du Canada à la Grande-Bretagne, d’Australie à l’Allemagne, nous vous avertissons : n’ayez pas le toupet de parler en nos noms, parce que nous allons vous pourchasser, si nécessaire jusqu’en enfer, l’enfer des criminels de guerre, et enfoncer vos mots jusqu’au fond de votre gorge, jusqu’à ce que vous nous demandiez pardon pour avoir osé nous mêler à vos crimes.  » La virulence de ces mots explique peut être le manque de couverture médiatique… Il n’empêche qu’il a travaillé deux ans durant comme correspondant en Israël pour l’hebdomadaire satirique Siné Hebdo. De cette expérience, un livre a été écrit, « Au pied du mur  », publié en 2011. La problématique de représentativité du CRIF y est abordée, et le journaliste estime que l’institution ne devrait, à cause de sa politique intransigeante, représenter qu’entre « 15 et 20% de ceux qui se sentent juifs en France  ». Le poids réel du CRIF semble donc être bien moindre que ne laisse entendre son influence.

Régine Azria, dans son fort intéressant article « Le judaïsme, contours et limites de la reconnaissance  » publié en 2005 sur le site des Archives de sciences sociales des religions, revient sur la complexité « du fait juif en France  ». A ce titre, la création de l’Etat d’Israël semble avoir engendré l’émergence d’une force politique nouvelle, engendrant par ici une scission plus ou moins visible de la communauté. Je cite : « Depuis le xixe siècle, les rabbins prêchent “un double amour” pour le judaïsme et pour la France » rappelle Phyllis Cohen Albert. C’est là un des mandats que le consistoire avait confié à ses pasteurs dès sa création : prier pour l’Empereur – prière transformée par la suite en prière pour la République – et insuffler chez les juifs l’amour de la patrie. Une mission dans l’ensemble plutôt bien accomplie. Or, depuis la création de l’État d’Israël et, plus encore, depuis les années 1970, ce double amour est devenu triple, partagé entre le judaïsme, la France et Israël. » « Depuis la guerre des Six jours cependant et le procès de double allégeance intenté aux juifs qui manifestaient leur soutien à Israël de façon jugée trop exubérante, les choses ont changé et un double mouvement est depuis lors perceptible dans certains milieux juifs : une attitude de défiance envers la France et un sursaut nationaliste au bénéfice d’Israël qui s’affirme parfois avec véhémence, d’aucuns allant jusqu’à confondre solidarité et identification » A ce propos, Elie Barnavihistorien et ancien ambassadeur d’Israël en France, a décrit la confusion qui est faite dans les discours des orateurs juifs dans son livre « Lettre ouverte aux juifs de France » publié en 2002 : « Il y est sans cesse question, écrit-il, de “notre ambassadeur”, de “notre État” (Israël), de “notre armée” (Tsahal), de “notre drapeau”  ».

Toujours selon Régine Azria, la mission du CRIF consiste à « amener la République à reconnaître la légitimité d’une instance de représentation qui soit le lieu fédérateur de l’affirmation d’une solidarité juive spécifique, nationale et transnationale. (…)  » Mais aussi « défendre devant les instances gouvernementales et politiques et l’opinion publique française les intérêts des juifs en matière de lutte contre l’antisémitisme en France et ailleurs, et se prononcer sur des sujets en rapport avec la défense d’Israël et de ses intérêts vitaux. » A ce titre, le CRIF, par ses actions, est devenu un véritable lobby : « Depuis 1985, le CRIF organise chaque année un dîner auquel sont conviés des dignitaires religieux, des journalistes, des diplomates, des personnalités politiques et de la société civile et dont l’invité d’honneur est le premier Ministre en exercice. Ce rendez-vous politico-mondain très médiatisé vaut au CRIF « reconnaissance implicite » de sa qualité d’interlocuteur naturel auprès des autorités de la République et le pose en concurrent direct du consistoire au poste de représentant privilégié du judaïsme français. Il est clair qu’en se positionnant d’emblée dans le registre politique, qui plus est, en s’attribuant une compétence au double plan national et transnational, le CRIF participe à la redéfinition du fait juif en France et contribue ainsi à l’élargissement des limites de la reconnaissance, en les repoussant bien au-delà de la confession ».

L’auteure s’interroge alors : « Dans quelle mesure en effet, une institution à vocation communautaire telle que le CRIF peut-elle prétendre représenter les juifs de France et s’exprimer en leur nom en l’absence de tout mandat issu d’un scrutin démocratique ? De fait, nombreux sont les juifs en France qui non seulement répugnent de se voir associés à des prises de position sans qu’il y ait eu consultation préalable mais qui refusent de façon catégorique de se voir assignés à une appartenance collective  ». Elle poursuit : « l’attitude des autorités françaises – État, partis, administration – qui, par commodité, paresse, force d’inertie, manque d’information, réflexe jacobin ou, plus lointainement encore, héritiers d’une conception centralisée du pouvoir, entretiennent le mythe de « LA » communauté juive en persistant à encourager une représentation unitaire du judaïsme, que ce soit à travers la personne du Grand rabbin de France ou celle du président du CRIF, faisant fi de sa diversité de fait, de ses clivages internes et des voix dissidentes qui se donnent à entendre. »

Et comme vous me lisez ici, vous comprenez bien que cette dissidence existe. En 2009, l’UJRE (Union des juifs pour la résistance et l’entraide), pourtant cofondatrice du CRIF en 1944, décida de suspendre sa participation à cette institution. Dans une lettre ouverte, ils déclaraient s’inquiéter d’un « positionnement politique du CRIF en rupture avec ses valeurs fondatrices  ». Ils affirmaient ainsi que le CRIF devait « retrouver son rôle et sa représentativité dans la société française ; pour défendre les intérêts moraux des Juifs de France et contribuer, à partir des valeurs qui le fondent, au processus de paix au Proche Orient, seul moyen de garantir la sécurité et le développement d’Israël et le droit, jadis reconnu par le CRIF lui-même, du peuple palestinien à un Etat. » Cette critique ne semble pas avoir été entendue…

Voilà donc dans quel contexte s’insère l’action de cette institution. Nous pouvons maintenant étudier le contenu de l’éditorial de Richard Prasquier.

L’article commence ainsi : « « Ovadia Yosef mérite la mort ». Telles furent les premières déclarations de Salah Hamouri à l’agence Reuters le lendemain de sa libération du18 décembre ». Richard Prasquier, a-t-il, par « réflexe de perroquet », répété sans vérifier, ce que les media pro-israéliens (Reuters en pointe) se sont empressés de rapporter ? Ou bien cette action fait-elle partie d’une conspiration ayant comme funeste dessein de salir le jeune Salah Hamouri une dernière fois ?

Car en fin de compte, je ne perdrais pas mon temps à décortiquer tous les mensonges et les calomnies qui ont été portées sur le franco-palestinien. Ce manque de bonne foi est évident, car ces allégations ne sont basées que sur des rumeurs. Le Comité National de soutien à Salah Hamouri a vivement démenti la citation attribuée à celui dont elle défendait la cause. Quelques minutes plus tard, c’est Salah lui-même qui faisait sa « mise au point  ». De plus, les journalistes de Reuters ont confirmé, « enregistrements à l’appui », que l’ex détenu n’avait pas prononcé ces mots. C’est pourquoi la seconde dépêche a corrigé cette « erreur ». Cette fois-ci, la citation retenue au sujet du rabbin Ovadia Yossef est : « Cet homme est et restera le symbole du racisme et du fanatisme d’Israël  ». Ce qui, convenons le, n’a rien à voir avec ce qui avait été rapporté.

JSSnews s’est donc fendu d’une petite note à la suite de son article  : « Note de l’éditeur : bien que cette déclaration (“Le Rav Ovadia Yossef mérite de mourir”) ait été en premier lieu publiée par l’intégralité de la presse israélienne (hébreu, arabe, russe, anglais et français), des sites pro-palestiniens et/ou anti-israéliens démentent l’information.  » Tiens, Reuters est maintenant un media pro-palestinien et/ou anti-israélien ?

La grossièreté de l’opération m’a amené à prendre la plume. J’espère pouvoir, dans mon échappée polémique, toucher les citoyens républicains attachés aux principes des Droits de l’Homme, que ce soit parmi mes coreligionnaires, ou mes compatriotes. J’avoue que moi-même, avant de me lancer en profondeur dans la rédaction de cet article, je ne m’attendais pas à découvrir tant d’éléments allant dans mon sens.

Beaucoup aujourd’hui se sont résignés à ne pas se sentir représentés par ceux qui parlent en leur nom. Cela n’est pas valable uniquement pour la Communauté juive. Ce mal politique frappe toutes les institutions, de la fonction suprême de la République, aux syndicats de travailleurs… Mais si j’écris cet article, c’est aussi pour dire que cela ne dépend que de nous de faire entendre ces autres voix. Affirmons notre différence humaniste, et défendons nos positions publiquement face à ceux qui mentent et manipulent en notre nom.

Je suis, pour reprendre les termes de Richard Prasquier, « durablement scandalisé  » de l’attitude de ceux qui se disent la voix, ou la représentation de la communauté. J’ose espérer que les acteurs incriminés dans cette lourde bavure sauront faire preuve de responsabilité, et rétabliront l’honneur de celui qu’ils ont indument trainé dans la boue.

Pour déminer les attaques de ceux qui, par faute de ne pouvoir m’accuser d’antisémiste, me colleront l’étiquette d’antisioniste, je réponds que je me revendique de « l’altersionisme  ». Usé du sionisme destructeur et impérialiste, je trouve mon aspiration et mon attachement à la terre d’Israël auprès d’auteurs plus anciens, qui aspiraient à une cohabitation pacifique avec les populations locales. Peu importe sa faisabilité immédiate, il est nécessaire de prendre conscience que seul l’établissement d’un Etat binational avec l’égalité politique de tous les citoyens peut concourir à l’établissement d’une paix durable dans la région. Le conflit israélo-palestinien est un sujet qui empoisonne notre société. Il condense des frustrations et des ressentiments alors même que l’extrême majorité des deux parties n’aspire qu’à la paix. La solution ne viendra pas du monde politique. Car, pour paraphraser Robespierre, nos représentants pourraient rendre les Hommes heureux et libres, mais ils ne le font pas, ils ne veulent pas ; ils n’en sont pas dignes. C’est à nous, le peuple, de nous emparer des problèmes qui paralysent le débat public dans ensemble. Le tribunal de l’opinion publique fera le reste.

Si ma démarche vous semble provocante, je vous renverrais à une célèbre maxime d’Albert Londres, glorifié dans les manuels de journalisme, mais si peu source d’inspiration pour la majorité de la profession, enchaînée à la précarité et à la censure insidieuse du système médiatique : « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. ».

La raison finira par triompher de la force.

Bien à vous,

Jonathan Moadab

Message à Salah Hamouri : Bonjour chez toi ! 😉

Crédit photo : Politis

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